un livre de Jean-Marie Dallet aux éditions du SonneurPirates ou aventuriers ? Ou plutôt : aventuriers meurtriers, ou aventuriers tout court ? Le sort des frères Rorique fit couler beaucoup d’encre, lors de leur procès en 1893-1894. Leur célébrité débute lorsque leur goélette est interceptée au large des Carolines : à son bord, il n’y a plus que trois personnes : Joseph et Alexandre Rorique, navigateurs ayant déjà fait leur preuves depuis quelques années dans le Pacifique, ainsi que leur cuisinier Mirey. Ce dernier déclare à la police que les frères Rorique ont massacré tout l’équipage, sauf lui, pour des raisons pratiques sinon machiavéliques. Les deux frères nient en bloc, mais sont incarcérés séparément, et livrent leur version de l’histoire. Une histoire particulièrement rocambolesque, riche en déveine ou en roublardise. Les frères Rorique (on apprendra que ce n’est d’ailleurs pas leur vrai nom) ont en effet pour eux leur caractère agréable sinon charmeur en société, leur excellente éducation, et de nombreux hauts faits en terme de navigation. Le cuisinier Mirey n’a pas grand chose pour lui. Le récit servi par les deux frères navigateurs est pour le moins tordu. Mais, peut-être, vraisemblable. Meurtriers ou non ? Doivent-ils finir au bagne ? Leur histoire, après avoir fait les choux gras de la presse de l’époque, a inspiré de nombreux écrivains (dont Jules Verne). Jean-Marie Dallet, écrivain qui vit entre la métropole et la polynésie, avait très bien décrit la solitude glauque des îles dans Au plus loin du tropique. Un peu de grand air, une large voilure : il a bien fait de s’emparer des mésaventures des Rorique. Jean-Marie Dallet excelle à rendre compte du caractère supposé de ces personnages de toutes façons hors du commun, habité par une exceptionnelle passion pour la navigation, et par une fraternité non moins forte. Le roman est éclaté selon les points de vue des personnages : Alexandre et Joseph, bien sûr, Mirey, les juges, mais aussi Gauguin, que l’auteur imagine comme ayant côtoyé les fameux frères lorsqu’ils séjournèrent à Papeete. On plonge donc au coeur d’un récit d’aventures et de marine, et d’un récit judiciaire, ou : de l’art de faire du discours. La tension s’opère parfaitement : on ne sait ce que cachent les frères, la narration laisse suffisamment de zones d’ombres sur leurs actions, et en dit assez, pour que l’on soit attaché à leur personnalité, et dubitatif sur leur version de l’histoire. C’est presque un cours de navigation, de toutes façons un encouragement à l’aventure. Et une affaire qui fut défendue - en vrai - par la journaliste Séverine, qui milita pour l’innocence des frères, et écrivit de nombreux articles afin de leur éviter le bagne et la mort. Un témoignage subsiste, un des premiers récits sur Cayenne, écrit par "Joseph Rorique", alias Eugène Degrave, aidé de Séverine. Le texte est disponible sur le site des éditions du Sonneur. A lire après le roman, qui se lit d’une traite. De pareils tigres, Jean-Marie Dallet, 272 pages, 17 € |
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