Et qu’advienne le chaos

Et qu'advienne le chaos

Misanthrope, mais pas désespéré, pourrait-on dire à propos de Et qu’advienne le chaos. Paranoïaque, mais grandiose, à propos de son intrigue (pas si parano, répliqueront les paranos qui auront saisi les inquiétants échos avec la traçabilité forcée de notre vie quotidienne au XXIème siècle). Futé et érudit, à propos de son auteur à pseudonyme.

Pour le lecteur, c’est un exutoire misanthropique. Une expérience de la solitude la plus radicale (la solitude, pas l’expérience, ce qui est plus confortable). Les courts chapitres éclatent la narration en millefeuille, comme une myriade de pop-ups sur un écran d’ordinateur, accumulant les actions concomitantes d’un coin à l’autre de la planète, puis les accélérations brusques (il y a, comme dans tout bon thriller, une course contre la montre pour sauver l’humanité). « millefeuille », étant non une métaphore pâtissière, mais un terme de logiciel d’image : des calques superposés. Le coeur de l’intrigue, c’est cela : la théorie des calques. Des scientifiques découvrent que l’humanité se répartit dans l’univers selon une superpositions de calques, comme autant d’espace-temps regroupant chacun un nombre fini d’individus. Supposons que l’on parvienne à isoler un calque : que se passe t-il ? Hurlements.

Cette hypothèse devenue réalité dans le roman n’en est pas moins au stade expérimental, et l’angoisse croît à mesure que le savant fou perfectionne ses calculs, et ses desseins.

La succession des chapitres renvoie au fonctionnement de l’information à l’ère des fils afp et des twit, et permet de savourer le vertige des protagonistes isolés dans leur calque, et des héros s’appropriant ce fait nouveau. L’écriture sèche s’en tient aux actes, teintés des opinions du narrateur qui ne se retient pas de préciser les attitudes de ses personnages, souvent avec ironie – mais faisant adroitement de cette ironie un style. En savourant les citations d’une pièce méconnue de Shakespeare, Timon d’Athènes, pédagogiquement mêlé à l’intrigue, on se prend à guetter les retournements (et il y en a, sur divers plans, pour ne pas dire divers calques).

Et qu’advienne le chaos est construit comme un thriller, pensé comme un film populaire (tendance hollywoodien), se lit d’une traite avec beaucoup de plaisir. Un bon feu d’artifice, qui pourrait faire un best-seller tout à fait honorable. Mais il est publié chez un bon éditeur indépendant, avec une maquette impeccable, ce qui réduit ses chances de succès mondial en 2010 et repousse sans doute d’un ou deux ans le délai d’adaptation en blockbuster. Le monde étant ce qu’il est, … ce qui est mieux que rien, conclurons nous après lecture.

Et qu’advienne le chaos, Hadrien Klent, éditions Attila, 256 pages, 16 €

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