et particulièrement « Chroniques de la guerre économique »,
chez les éditions Terre Noire, 4 € chaque titre,
Le site web des éditions Terre noire
Les éditions Terre Noire lancent une collection frappée au coin du bon sens, réalisée avec le peu de moyens qu’on alloue en général aux chômeurs (un papier standard photocopié au format A5 et collé à la main, simple mais classe) et sobrement intitulée « No Présent ».
Pour faire vendeur, on pourrait dire que les titres de cette collection foncent tête baissée dans les tabous sociaux liés à la précarité : y sont analysés les malaises de notre société, notamment par ceux qui les vivent et refusent d’en être les victimes muettes autant qu’abruties.
Pour commencer, l’emploi précaire (l’intérim notamment) en prend pour son grade dans Manuel de prostitution sociale . Au nom de quoi toute une génération se met-elle à brader son temps et ses compétences pour des emplois qui n’en valent pas la peine ? Au nom de quelle doctrine de la réussite professionnelle s’exerce cette pression sociale ? Pourquoi les ex soixante huitards ne comprennent-ils toujours pas que leurs enfants soient des « assistés » ? Il y a une idéologie derrière tout ça, bien qu’elle taise son nom : c’est la guerre économique.
Chroniques de la guerre économique allie la forme ludique d’une bande dessinée d’aventures (de ces BD populaires qu’on trouve dans les brocantes à deux sous) piratée de l’intérieur pour loger dans les bulles et les cartouches un essai sociologique des plus pertinents. De A l’assaut du marché (collection action) à Commando Richard Durn , en passant par Baby boom, les fossoyeurs de l’avenir on y (re) découvre que toute une génération se retrouve broyée entre deux discours contradictoires :
les valeurs portées par la génération précédente, celle qui a « fait 68 » et en a retenu l’impératif de s’épanouir, de réussir sa vie, d’être libre et responsable de sa liberté, d’une part,
et d’autre part par un discours qui place le travail comme une denrée rare, mais incontournable et donc soumise à la concurrence d’autres chômeurs. Où tout est fait pour faire accepter le pire car c’est la logique de guerre, celle de la guerre économique.
Corollaire : la pauvreté. C’est quoi, être pauvre ? Les auteurs de ce dernier pamphlet se le sont demandés. Pas par exercice rhétorique, mais pour mettre des mots sur leur condition. Sur ce que ça fait, aujourd’hui, d’être pauvre. Il en sort un exutoire de constats courts et irréfutables, une liste qui part des tripes et pourrait être lue comme un slam et envoyée à la face d’autres pauvres, d’autres moins pauvres, de tous pour qu’ils sachent. Pour qu’en plus d’être pauvre, les pauvres (dont parfois nous sommes, car les pauvres sont nombreux et se reconnaissent entre eux sans former pour autant une famille) ne prennent plus en pleine face le tabou de leur misère. Sous sa couverture jaune flashy dont le visuel sera reconnu par ceux qui n’ont pas le choix entre un produit bio et un produit premier prix, Être pauvre relève la tête avec tant de justesse qu’on ose à peine évoquer son style percutant. Autant citer sa première page :
Il y a le sentiment de culpabilité permanent.
Il y a tout ce qu’on s’interdit de désirer.
Il y a la peur d’être mis à la rue.
Il y a les chaussures qui s’abiment trop vite et qu’il va falloir faire durer.
Il y a la certitude que ça peut être pire.
Il y a qu’on nous donne des choses dont personne ne veut.
Il y a l’énergie qu’on se force à avoir.
Il y a les gens dans la rue.
Il y a ceux qui sont plus bas que nous.
Il y a le froid, qui mord.
Il y a le logo de la banque alimentaire : un moineau décharné tout seul sur une branche.
Il y a les boîtes de corned beef de la banque alimentaire dont même le chat ne veut pas.
Il y a la première fois où on va à la banque alimentaire.
Il y a l’argent que l’on compte.
Il y a les valeurs que nous ont inculquées nos parents : être propre, honnête, tenir sa parole, ne rien devoir.
Il y a la réalité.
Il y a que, pour les auteurs et les lecteurs d’Être pauvre, ce genre de constats qui font mal ne font pas l’effet pathétique d’un talk show, bien au contraire.
Il y a que ces constats là sont des réalités qu’on ne veut plus subir.
Il y a que cela appelle une réaction.Il y a aussi que ce n’est pas gagné.
Hélène
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