Peindre sur le rivage

Peindre sur le rivage

Tenir un journal, quel intérêt ? Et pourquoi décider 20 ans plus tard de l’adapter en bande dessinée ? Anneli Furmark a réalisé Peindre sur le rivage d’après ses carnets écrits entre septembre 1990 et juin 1991, alors qu’elle s’installe dans une petite ville de la côte suédoise. Elle doit y préparer les concours d’entrée en école d’art. Accessoirement, quitter Stockholm et la fin d’une histoire d’amour. Ne pas penser à H. Travailler. Malgré la misanthropie que lui inspirent les circonstances, l’ambiance de la prépa artistique et le littoral nordique, Helen (ainsi se nomme son héroïne redessinée) se lie dès le premier jour avec la plus douée des étudiantes : Irène. Les deux jeunes artistes partagent un atelier et échangent leurs idées sur l’art, cherchant plus qu’il n’y paraît la valeur de leurs gestes et de leur jugement. Irène est indépendante et ambitieuse ; Helen réserve son ironie à ses carnets.

Toutes deux construisent leur identité d’artiste, mais également de femme, questionnant fréquemment les assertions plus ou moins normatives qu’elles reçoivent... en majorité d’hommes. Les discours ne valent que s’ils sont discutés, les hommes valent ce qu’ils valent au plumard, ou un peu plus peut-être si l’on ose songer à l’idée de « couple ». Ce qui se fait prudemment, en cherchant des indices tacites, à cette époque (les années 90) où les femmes sont « modernes » (i.e. : cherchent davantage à coucher qu’à se marier), comme précise le quatrième de couverture. Et les questions de couple ne sont pas plus simples entre deux personnes du même sexe.

Au quotidien d’Helen, il y a donc l’art et l’amour. Pas précisément de politique, seulement un vague fond d’actualité, comme s’en excuse l’auteure en préface. C’est pourtant ce resserrement du propos qui permet à l’écriture de se déployer, dans les textes et plus encore dans les dessins. Les personnages aux traits un rien naïfs ressortent en noir et blanc sur des fonds colorés. En peinture, lavis, crayon, ces fonds se développent en paysages au fur et à mesure du travail en plein air d’Helen, qui s’essaye sans passion à l’art conceptuel et profite de son cadre de vie pour améliorer sa technique paysagiste.

On est rapidement surpris par l’efficacité discrète de la peinture et de la narration d’Anneli Furmark. Ecriture concise, attitudes et regards, cadres : tout se tient. L’ambiance est magnifiquement rendue, en atelier comme sur les rochers ou sur une route sans lune. Avantage d’un journal dessiné 20 ans après : le regard distancié guide les choix de narration, et, surtout, Anneli Furmark parle de son apprentissage avec une technique au point, en tous points. Peindre sur le rivage a la grâce de la Petite peinture d’Henri Cueco, et la fraîcheur exigeante des journaux dessinés de Jo Manix. Ce livre est aux antipodes des écritures volatiles publiées en « carnets » après un passage en blog. Pourquoi tenir un journal ? Peut-être pour accoucher un jour de ce mariage heureux et « moderne » entre la peinture, sa théorie, sa pratique et le récit autobiographique.

Peindre sur le rivage, Anneli Furmark, Ed. Actes Sud / L’An 2, 23 €

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