Trajectoire d’une licorne

Trajectoire d'une licorne

Bénédicte Heim
Les contrebandiers éditeurs, 15€

Lire Bénédicte Heim, c’est lire l’amour fou. Elle y revient toujours, de son écriture en vagues déferlantes, où chaque vaguelette approfondit la précédente et augmente le flux – ou le reflux. Telle est l’écriture de Bénédicte Heim, qu’elle aime à cheminer sur les crêtes et dans les gouffres, bannissant le normal ou le convenu, méprisant les railleurs et balayant les nostalgiques du romantisme. Questionnant sans cesse en imposant sans détours à ses lecteurs des situations limites, à l’orée de la folie par quête d’absolu, inébranlables dans l’entêtement. Pas de redite pourtant : Trajectoire d’une licorne est davantage un aboutissement dans la trajectoire de l’écrivain-ovni Bénédicte Heim. Un long chemin, plus long que les précédents romans (auxquels il emprunte bien des aspects, par bribes) y compris dans la durée du récit, qui court sur plusieurs années. Il s’agit bien d’une trajectoire. On cueille la licorne (qui s’appelle Alix) alors qu’il a à peine 10 ans et déjà une sensibilité d’artiste, on le laissera près de 250 pages plus loin, à l’orée de la cinquantaine et au seuil de l’accomplissement. Un accomplissement qui sera une réparation : celle de cet amour impossible, cassé net, naïf et inabouti, qu’à 10 ans il voue à sa gouvernante, une femme d’une quarantaine d’années qui acceptera d’être le réceptacle de ses premières créations, de sa curiosité et de son appétit inbridables, inacceptables pour beaucoup.

Un thème déjà développé dans Tu ne mourras pas, où on retrouvait la peinture pour clore le récit et comme transformer l’expérience inacceptable en expérience artistique, donc découverte, assumée aux yeux du monde.

Et n’est ce pas ce cheminement aussi, de l’impensable, de l’éthique délogée de son repaire par l’extraordinaire, vers la reconnaissance par le monde de de dépassement-là, qui est au cœur de l’écriture de Bénédicte Heim ? Et elle a raison d’insister, de creuser le sillon, même si les vagues l’effacent sans cesse, car la normalité veille inlassablement à polir les aspérités.

Trajectoire d’une licorne n’est pas exempt de cette révolte, de ce soulèvement contre le normal. Ce spectre aride, pervers, qui détruit les individus trop singuliers comme Alix, peintre dont la main restera morte des années, par sacrifice inutile. Ce sacrifice fait au convenu, au convenable, Bénédicte Heim le dépeint formidablement. Les pages sur la bêtise et la vacuité de la mère d’Alix sont des petits bijoux de méchanceté lucide. Villipendant la bêtise de l’ignorance, elle s’attaque avec la même dureté à la sottise des brillants, de ceux qui savent et savent parler. Puis ayant suffisamment creusé la dépression, le gâchis de sensibilité, quand la licorne est proche de l’âne, elle est prête à foncer, tête baissée, et à se hisser au plus haut.

On lui emboîte le pas, car le récit aborde, par le biais des états d’âmes des différents protagonistes, toute une palette de sentiments liés à la céation et au bouleversement amoureux. Impossible dès lors de ne pas admettre que sans ça, nous ne sommes que de vulgaires cannassons.

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